par John Jordan (traduction Lorraine Muller)

En 1992, Me Mom & Morgentaler en était à sa deuxième tournée de l’ouest canadien. La controverse autour du nom du groupe avait compliqué une tournée des provinces maritimes (le docteur Henry Morgentaler pris sa position et fut emprisonné en Nouvelle- Écosse), avec de nombreuses salles de spectacles refusant de publiciser notre nom. Avec un peu de recul, on aurait du avoir un autre nom de marque pour l’est canadien, mais ça, c’est toute une autre histoire.

La tournée nous amenait à Thunder Bay, Winnipeg, Saskatoon et Regina, Calgary et Edmonton, Vancouver et Victoria, et je crois qu’on devait aussi faire quelques dates sur la côte ouest américaine pour profiter de la visibilité obtenue lors d’une prestation en 1990 au «Earth Day Ska Festival» avec The Beat et Bad Manners (ainsi qu’un très jeune No Doubt.)

Comme c’était notre deuxième tournée, notre nom commençait à être connu et les foules s’agrandissaient. Dans le groupe à l’époque il y avait Gus, Kim, Bix, JB, Sid, Matt et Kasia, et on voyageait avec notre sonorisateur Pete et nos roadies Jimmy et Claus. Onze d’entre nous avec tout notre équipement entassés dans une fourgonnette de quinze passagers avec deux galeries de toit.

Dans notre deuxième ou troisième semaine on est arrivé à Calgary pour jouer en tête d’affiche au Republik. On y avait joué l’année précédente avec un groupe local The High Rollers et il y avait eu un bon public. The High Rollers nous avaient suivi jusqu’à Edmonton pour faire la première partie du spectacle. C’était un groupe funk-rock avec un bon groove et ils avaient aussi un saxophoniste parmi eux. Un saxophoniste au nom de Issa, qui, lors de cette deuxième tournée fatidique, se trouvait devant moi au test de son. J’étais content de le voir mais je n’arrivais pas à me souvenir de son nom. Il était venu avec un saxophone baryton. Nous avons renoué connaissance.

Je lui ai demandé s’il avait l’intention de venir sur scène avec nous pour jouer un morceau au baryton comme il l’avait fait l’année d’avant. «Non,» fut sa réplique, «je l’ai amené pour toi.»

Je pensais qu’il voulait dire «pour que tu puisses le jouer ce soir». Je n’avais pas joué un baryton depuis longtemps et je lui ai dit que je ne serais probablement pas en assez bonne forme pour le jouer.

«Non, c’est pour toi, je te l’offre,» me dit il.

Époustouflé, je l’ai remercié abondamment mais j’étais perplexe. Je lui ai demandé, «pourquoi tu me donne ton bary?»

Issa m’a expliqué qu’il faisait du travail de construction et de rénovation. Il avait eu un contrat pour construire une galerie derrière la maison d’un homme qui, en découvrant le passé musical de Issa, lui a raconté une formidable histoire. «J’adore le saxophone et le jazz. J’ai trois filles – des triplettes. Quand elles sont venues au monde j’ai eu une vision d’eux grandissant comme trio de jazz, alors j’ai acheté trois saxophones Yamaha; un alto, un ténor et un baryton. Elles n’ont jamais démontré d’intérêt et ces saxophones n’ont jamais été joués.» Ils se sont mis d’accord que Issa travaillerait sur la galerie en échange des trois saxophones.

J’étais encore confus et lui ai demandé: «C’est une belle histoire, félicitations, mais pourquoi tu me donnes ton ancien saxo?»

«Parce que,» dit-il, «de tous les groupes avec qui on a joué, tu étais la seule personne à m’avoir invité sur scène jouer.»

Ce moment de générosité est un des plus beaux actes de bonté et de gentillesse surprenante que quelqu’un m’ait offert.

Ce baryton Buescher 400 a eu toute une vie. Il date des années 1950s et a fait un trajet inconnu avant de se retrouver dans une école secondaire à Calgary avec Issa aux contrôles. Il possède un large pavillon (cloche) et il a un son riche et sombre. Quand je suis rentré à la maison Charles Papasoff m’a donné un bec en métal Dukoff qui se paire très bien avec le saxo.

Trois mois après ce magnifique cadeau, Me Mom & Morgentaler sont entré en studio à Silent Sound pour quelques enregistrements. Un soir très très tard lorsqu’il ne restait que deux membres du groupe le propriétaire nous a demandé de sortir notre matériel pour la visite de son fils le lendemain matin. On a rempli notre camionnette où nous avons laissé l’équipement en attendant d’autres membres du groupe pour assurer le transport entre le camion et notre loft au quatrième étage (sans ascenseur).

Le camion s’est fait pillé au courant de la nuit. Les voleurs se sont emparés de deux guitares et deux saxophones. Le bary n’avait pas encore été rajouté sur notre police d’assurance, mais même s’il l’avait été ça n’aurait jamais compensé la désolation d’avoir perdu le cadeau de Issa.

J’ai fait le tour des pawn shops et des magasins de musiques pendant des mois sans résultat. Éventuellement j’ai abandonné mes recherches.

LISEZ LA CONCLUSION ICI

A PROPOS DE = JOHN JORDAN était saxophoniste avec le groupe ska montréalais Me, Mom & Morgentaler ainsi que The Kingpins. Il est présentement à la tête du projet Osmosis Unlimited. Il a aussi fait de beaux designs de pochettes d’albums pour de nombreux disques montréalais!

Me Mom 2007 - photo Vivian Doan

Me Mom 2007 – photo Vivian Doan

The Kingpins 1998 Club Soda - photo Tim Colby

The Kingpins 1998 Club Soda – photo Tim Colby